L'éléphant de forêt est le jardinier invisible du Bassin du Congo ; sans lui, nos forêts perdent leur âme et leur capacité à protéger le climat mondial.
Par Egide Kitumaini Journaliste et Consultant Formateur en Agribusiness, Conservation et Agroécologie
L’heure est grave. Alors que nous prônons une gestion durable de nos écosystèmes, les chiffres qui nous parviennent pour la période 2024-2025 dessinent une réalité brutale : la région des Grands Lacs africains est devenue l’épicentre d’un pillage organisé, une véritable plaque tournante du trafic illégal de produits agroforestiers et fauniques.
L’ivoire et le sang : l’agonie de nos géants
En 2024, le constat est amer pour nos éléphants. Malgré les efforts de conservation, le braconnage transfrontalier ampute chaque année 2 à 3 % de la population restante en RDC, particulièrement dans le complexe Garamba-Virunga. Ce crime n’est pas le fait de simples villageois en quête de survie, mais de réseaux mafieux structurés. Environ 15 à 20 tonnes d’ivoire ont transité par les ports de Mombasa et Dar es Salaam, portées par une remontée des prix sur le marché noir, où le kilogramme se négocie désormais entre 500 et 800 dollars dans les hubs de Kampala et Bujumbura.
Le pillage vert : un désastre forestier et fiscal

Le trafic de bois d’œuvre est sans doute le plus dévastateur pour notre gouvernance. En 2024, plus de 50 000 mètres cubes de bois illégal (Bois de Rose, Afrormosia) ont traversé les frontières vers l’Ouganda. Au-delà du crime écologique, c’est un crime économique : la RDC a perdu plus de 150 millions de dollars en taxes non perçues. Plus tragique encore, le commerce du charbon de bois (Makala) dans le Parc National du Virunga génère à lui seul 30 à 35 millions de dollars par an, finançant directement l’instabilité et les groupes armés qui endeuillent notre région.
Un commerce de l’ombre de plus en plus sophistiqué
Le braconnage ne s’arrête pas aux grands mammifères. Le pangolin, animal pourtant discret, subit une pression record avec plus de 3 tonnes d’écailles saisies en Ouganda cette année. Ce trafic est désormais dopé par le commerce en ligne via les réseaux sociaux, rendant le travail de nos écogardes et de la police des frontières d’autant plus complexe.
Synthèse des flux criminels (Estimations 2024)
| Produit | Origine | Transit / Destination | Valeur estimée |
| Ivoire | Est RDC, Sud-Soudan | Ouganda → Asie | 25 – 40 millions $ |
| Bois de Rose | Ituri, Haut-Uélé | Ouganda/Kenya → Chine | > 100 millions $ |
| Charbon de bois | Nord-Kivu (PNKB/Virunga) | Rwanda, Ouganda, Goma | 35 millions $ |
| Écailles Pangolin | Bassin du Congo | Kampala → Vietnam/Chine | 5 – 10 millions $ |

Pourquoi l’hémorragie continue ?
Deux facteurs principaux nourrissent ce chaos. D’une part, les conflits armés qui utilisent nos ressources comme « minerais de sang » pour financer leurs activités. D’autre part, la corruption transfrontalière et le manque criant de coordination entre les services de douane de nos pays respectifs.
En tant qu’acteurs de l’agroécologie et de la conservation, nous ne pouvons rester silencieux. Protéger l’environnement, ce n’est pas seulement planter des arbres ou compter des gorilles au PNKB ; c’est exiger une transparence radicale, une justice transfrontalière et une rupture nette avec l’économie de guerre. Si nous ne fermons pas les vannes de ce trafic aujourd’hui, l’agribusiness durable et la protection des ressources naturelles que nous enseignons ne seront bientôt plus que de lointains souvenirs sur une terre dépouillée de sa substance.
Il est temps de passer de la dénonciation à la sécurisation intégrée de notre patrimoine commun.
- La rédaction